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Presque toute la population vivant autour du lac
Témiscamingue a entendu parlé du fameux monstre. Poisson monstrueux, animal fabuleux ou
nautiloïde orthocère survivant de la préhistoire, nous pouvons dire quil a fait
parler de lui. Il a même inspiré lauteur Joël Champetier pour son livre la
Mémoire du lac. Voici donc, quelques-unes des " légendes " qui
tournent autour de lui.
Tout dabord, il a été vu à plusieurs
reprises dans la Baie des Pères à Ville-Marie et dans les eaux près du
" Vieux-Fort " à la fin des années 1980. Selon un témoin qui
demeurera anonyme, il sagirait dun poisson énorme (15 à 20 pieds),
esturgeon, achigan ou arachigan. Il vient faire son tour à chaque année en juillet ou
début août. Lhypothèse : ces deux mois correspondraient au temps de la
fraie. 
Selon un ancien pêcheur industriel de la
région, il sagirait dun gros esturgeon. Selon lui, les gens le voient
généralement par temps calme et ensoleillé. Leau calme ayant la propriété
physique de doubler les objets, lillusion serait complète. Les témoins verraient
donc le poisson deux fois sa grandeur réelle.
Selon une hypothèse amusante, il
sagirait dun descendant gigantesque des nautiloïdes orthocères,
animal vivant il y a des millions dannées sous les mers chaudes de lépoque.
Naturellement, toutes ces hypothèses ne sont
toujours pas confirmées
Je vous suggère donc de lire lextrait du livre de
Joël Champetier et les autres textes qui se rapportent au mystérieux monstre du lac
Témiscamingue.
| La Mémoire du lac,
Éditions Alire, 2001 (Première édition: 1994) |
La Mémoire du lac est une oeuvre
d'imagination et de fantastique. Tout ce que je dis à propos des légendes indiennes doit
être compris en ce sens, et ne saurait être utilisé comme référence historique!

Extrait du livre de Joël Champetier
- Venez, a dit madame Baudard en montrant le bout de la longue table
découpée en zones d'ombre et de lumière. Assoyons-nous au soleil pour
parler de ces choses.
J'ai pris place. Elle nous a offert du café, à Hank Wabie et a moi.
Nous avons accepté. Pendant qu'elle versait un épais liquide noir dans
une énorme tasse de grès, je me suis intéressé aux feuilles de papier
qui s'empilaient sur le coin de la table. Intrigué, j'ai soulevé une des
feuilles dans la lumière du soleil. Le papier était cassant et lustré:
c'était une photocopie couleur de deux pages du Livre des Ombres;
l'écriture était pâle, encore plus pâle que sur l'original, presque
impossible à séparer de la texture grossière du vieux papier jauni. J'ai
évalué l'épaisseur de la pile de photocopies: le texte du carnet de
Bowman devait s'y retrouver au complet.
- C'est une copie que la Sûreté du Québec avait produit pour leurs
archives, a expliqué madame Baudard en déposant la tasse de café près de
mon coude.
- Qui vous l'a donnée?
- King.
- André King? Le policier?
Je voulais demander par quels détours légaux un policier de la réserve
avait pu obtenir un document de la Sûreté, puis j'ai aussitôt compris
que la chose n'avait justement pas passé par les canaux officiels. J'ai
mentalement haussé les épaules: ça me regardait pas.
La vieille Baudard s'est assise au bout de la table, entre Hank Wabie et
moi, ses doigts courts et amaigris glissant sur les photocopies.
- Certaines pages étaient presque impossibles à lire sur l'original,
c'est donc dire que les copies ne sont pas toutes lisibles. Néanmoins,
par recoupement, et après plusieurs lectures, j'ai réussi à reconstituer
ce que recherchait le sorcier Bowman - car n'en doutez pas, monsieur
Verrier, ce Bowman était un sorcier aussi puissant que cruel. J'ai
réussi à deviner ce qu'il recherchait, et je crois aussi avoir compris
la raison de ses échecs répétés. Et la raison de tous ces meurtres
d'enfants. Pour ce faire, monsieur Verrier, il me faudra exposer au
grand jour des secrets des anciens Algonquins, d'anciennes malédictions
que le Peuple a oublié, comme il a oublié sa langue et sa culture, des
malédictions dont seuls les Midewiwin ont conservé le souvenir.
L'histoire qui a suivi est depuis ce temps gravée dans ma mémoire. Je ne
me souviens pas des mots, je ne me souviens pas toujours qui, de madame
Baudard ou du professeur Wabie, a expliqué ceci ou raconté cela. Mais je
me souviens de l'histoire, racontée sur un ton de confidence, qui s'est
poursuivie bien après que le café eut été refroidi et aigre au fond de
nos tasses.
* * *
C'était à la fois l'histoire du lac Témiscamingue et l'histoire des
hommes qui avaient habité sur ses berges. L'histoire commençait avec la
matière elle-même, avec la roche, avec le Bouclier Canadien, composé des
plus vieilles pierres du monde, au travers desquelles la puissance
tranquille des forces géologiques a entremêlé, surtout dans la région du
Témiscamingue, des roches beaucoup plus jeunes, créant un réseau de
fissures et un système d'infiltration, d'érosion et de cimentation d'une
fantastique complexité. Dans cette roche où se côtoient l'ancien et le
nouveau, une faille profonde d'une moyenne de 150 mètres s'est formée,
donnant naissance au lac Témiscamingue.
Beaucoup plus tard, il y a peut-être 25 000 ans, l'homme mettait le pied
en Amérique du Nord par le détroit de Bering laissé à sec par la montée
des glaciers. Contrairement à certaines sociétés amérindiennes habitant
les régions à la température plus clémentes, les amérindiens qui ont
peuplé le nord, dépendants du gibier, ont été dans l'obligation de
continuer le nomadisme, un mode de vie très dur. À toute fin pratique,
les bandes algonquines qui habitaient la région du lac Témiscamingue
vivaient constamment dans la crainte de la famine. Ils ne cultivaient
aucune plante, et il n'y avait que deux espèces de céréales qu'ils
pouvaient se procurer: le riz sauvage, qui poussait dans de rares
endroits, et le maïs, acheté aux Iroquois qui le cultivaient.
Avec cette faible possibilité d'approvisionnement agricole, les
provisions de viande et de poisson étaient donc d'une importance
suprême. L'accent était mis sur la chasse et la pêche, ce qui exigeait
des techniques spéciales et surtout beaucoup de mobilité, menant à
l'invention de la raquette et du canot d'écorce. Mais dans le nord du
Québec et de l'Ontario, le gibier est disséminé, et change avec les ans
et les saisons. La survie était donc difficile, autant rattaché à la
chance qu'à l'habileté des chasseurs. La vie nomade imposait donc des
contraintes sévères sur la santé, le confort et la coopération sociale
des Algonquins. Les wigwams offraient peu d'intimité et, surtout pendant
les longs mois d'hiver, le partage de quartiers encombrés, sales et
puants causait des stress importants sur tous les membres de la tribu,
ce qui résultait souvent en bagarres et en disputes. De plus, les
conditions de vie difficile de la cellule sociale nomade impliquaient
une limitation contrôlée et sévère du nombre de membre dans la cellule.
Avec plus de bouches à nourrir, et une disponibilité du gibier qui n'a
pas augmenté, il y a moins de nourriture pour tout le monde. Il y a donc
un plafond naturel imposé au nombre de personne dans la cellule
familiale. Les dangers et la faible espérance de vie ne suffisaient pas
à maintenir ce nombre à un niveau optimum, les Algonquins devaient
souvent recourir à l'infanticide. En certaines années particulièrement
difficiles, quatre-vingt-dix pour cent des nouveau-nés étaient tués ou
abandonnés dans la forêt.
Voyant cela, les chefs de la caste des sorciers ojibway, les Midewiwin -
qui exerçaient déjà une influence spirituelle sur leurs voisins les
Algonquins - sont entrés en transes pour connaître la réaction du monde
des esprits face à ces infanticides, nécessaires et terribles. Au cours
d'un de ces voyages dans le monde des esprits, ils ont découvert qu'au
fond du lac Témiscamingue se cachait une très vieille créature,
probablement déjà née lorsque les secousses primordiales avaient séparé
les rives du long lac Témiscamingue. Les Midewiwin n'ont jamais donné de
nom à la créature, se contentant de l'appeler «esprit du lac» ou, plus
souvent, «monstre du lac». C'était une créature qui s'apparentait à la
terrible Nuliajuk (ou Takanakpsaluk), le plus terrible des esprits
Eskimo, qui observe les humains, prête à punir pour la moindre
incartade, pour le moindre outrage. Pour la seconder dans sa rancune
contre l'humanité, Nuliajuk s'était entourée d'une multitude de
sycophantes, gardiens mineurs toujours prêts à l'aider dans
l'élaboration de quelque cruelle vengeance contre les hommes, comme il
est raconté dans le conte La Mère des créatures de la mer:
Il y a très longtemps, des chasseurs Eskimo quittèrent le village de
Qingmertoq, dans l'anse Sherman, afin de trouver de nouveaux territoires
de chasse. Pour traverser les eaux, ils durent faire un convoi de kayaks
attachés ensemble. Ils étaient très nombreux, il n'y avait pas beaucoup
de place sur les kayaks, et ils étaient très pressés.
Dans le village habitait une petite orpheline appelée Nuliajuk. Au
moment du départ, elle sauta dans les kayaks avec les garçonnets et les
fillettes, mais personne ne voulait d'elle alors ils l'attrapèrent et la
jetèrent à l'eau. Comme elle s'accrochait sur le bord de l'embarcation,
ils lui coupèrent les doigts. Pendant qu'elle coulait, ses doigts
restèrent vivants à la surface et continuèrent de nager autour du
radeau. C'est de ces doigts que naquirent les phoques. Mais Nuliajuk,
elle, coula au fond de l'eau. Là elle devint un esprit, l'esprit de la
mer, la mère des créatures marines, car les phoques étaient nés de ces
doigts. Elle avait un grand pouvoir sur les hommes et les bêtes, et
gardait une terrible rancune contre les hommes, qui l'avaient méprisée
et jetée à la mer. Elle devint le plus terrible des esprits, et elle
contrôlait la destinée des hommes.
Nuliajuk vit dans une maison au fond de l'océan. Elle vit comme une
ermite, et réagit vivement à la colère. Comme elle sait tout se qui se
passe dans le cour des hommes, et s'offusque au moindre péché, elle est
presque toujours en colère. Dans sa maison, elle est entourée par de
nombreuses créatures terrifiantes. Dans l'entrée de la maison est assis
kataum inua, gardien de l'entrée, chargée de maintenir un registre exact
de tous les manquements à la loi de l'humanité. Tout ce qu'il voit et
entend est rapporté à Nuliajuk. Sa tâche consiste également à faire peur
à tous les shamans qui tenteraient de venir affronter Nuliajuk dans sa
propre demeure.
Plus loin dans le passage il y a un grand chien noir, et seul le plus
vaillant et le plus brave des shamans peut tromper sa vigilance.
Nuliajuk elle-même vit avec Isarrataitsoq - «Celle qui ne possède ni
ailes ni bras» - une femme dont personne ne connaît l'origine. Elle
partage son mari, un scorpion des mers, avec Nuliajuk.
Un enfant vit également avec Nuliajuk. Il se nomme Ungak,
«Celui-qui-crie», et il fut volé à une mère endormie pendant que son
mari surveillait les trous d'aération des phoques. La légende relate les
nombreuses tentatives des shamans pour amadouer et contrecarrer les
mauvaises actions de l'esprit des mers; mais de Nuliajuk elle-même, on
ne sait rien de plus.
La nature exacte du monstre du lac Témiscamingue ou les circonstances de
son voyage depuis la mer glacée, ne sont pas claires. Peut-être est-ce
Ungak, l'enfant qui crie. Peut-être avait-il profité d'une
exceptionnelle montée des eaux pour nager jusqu'au lac et s'y retrouver
prisonnier par la suite; peut-être y avait-il été banni par une
vengeance de Nuliajuk. Si les Midewiwin en ont su la raison, ils ne
l'ont jamais révélé à leurs descendants.
Les Midewiwin ont rapidement compris que si le monstre du lac ne s'était
jamais mêlé de la vie des Algonquins, c'était parce qu'il s'était
endormi d'ennui pendant les millénaires qui avaient précédé l'arrivée
des hommes. Encore heureux qu'il se fusse endormi, parce que le
caractère du monstre, déjà terrible, s'était gâté pendant son long
emprisonnement. Parfois il se retournait dans son sommeil, causant des
vagues de quatre pieds là où l'instant d'avant l'eau était parfaitement
calme. Parfois il rêvait, et le moindre effleurement de la substance de
ses rêves sur l'esprit d'un Algonquin induisait des mauvaises pensées:
le chasseur frappait son fils, impatient face à sa maladresse; la mère
renâclait contre la dureté de son travail domestique; la grand-mère
insultait sa belle-fille; le grand-père se décourageait face à la vie
dissolue des jeunes générations.
Le sommeil du monstre était-il permanent ou risquait-il de se réveiller
un jour? Bien des années avant l'arrivée des premiers Blancs dans la
région du lac Témiscamingue, une grande réunion de shamans algonquins et
ojibways avait eu lieu chez les Nipissings - particulièrement adeptes de
la sorcellerie - afin de déterminer s'il y avait un risque. Ce fut une
réunion extraordinaire, qui dura presque une lune. De cette réunion,
aucun shaman qui y assista n'en révéla la teneur, sauf en ce qui
concerne la conclusion: le monstre du lac Témiscamingue avait été
enfermé à jamais dans les profondeurs de l'eau par un sortilège
puissant, un sortilège tracé avec des lettres de sang, un sortilège que
seul un sorcier aussi grand que les Midewiwin pouvaient l'être
réussirait à neutraliser.
* * *
À ce moment, la voix douce de la vieille Baudard s'est altérée. Elle
s'est mise à tousser, me faisant sortir brutalement de l'engourdissement
hypnotique qui s'était emparé de moi. Je me suis frotté les yeux,
aveuglé par le soleil qui avait poursuivi sa descente, transformant les
toiles d'araignées dans les fenêtres en un réseau de fil de feu. Hank
Wabie me regardait, adossé nonchalamment contre le dossier de sa chaise,
sans dire un mot. C'est lui qui avait raconté de mémoire la légende de
Nuliajuk. Depuis, il avait laissé parler la vieille Baudard, fumant sa
pipe et observant mes réactions.
Elle s'est encore raclée la gorge, la main sur la bouche.
- Excusez-moi. Les médicaments que m'a prescrit le médecin me laissent
la bouche sèche. Je vais faire chauffer le reste du café, en voulez-vous encore?
- Non, merci.
Elle s'est levée et est allé mettre la carafe sur un petit réchaud
électrique - maintenant que la chaleur de l'été était revenue, elle ne
devait se servir de son poêle à bois que dans les grandes occasions.
Joël Champetier, LA MÉMOIRE DU LAC, Beauport, Éditions Alire, 2001 (Ed.Or. Québec
Amérique, 1994)
une seconde édition reparaîtra en mars aux Editions Alire
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