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Il
sappelait Cobalt, comme la ville, et on disait de lui que tout un district lui
appartenait.
Cétait un bouledogue à la
face si hideuse quelle navait pas sa pareille parmi toute la race. Il
appartenait de droit à un certain Arthur G. Slaght, avocat de Haileybury, mais il avait
si bon caractère quil était, de fait, la propriété de tout le monde... ou,
plutôt, de personne.
On le rencontrait au hasard, parfois
en bateau, parfois sur le train, à faire la navette entre Toronto et Porcupine. Mais il
nichait de préférence au vieil Hôtel Vendôme de Haileybury, encore quil élisait
domicile où bon lui semblait. Il se sentait si bien chez lui où quil fût
quil ne se serait pas rangé dun pouce, même au milieu de la circulation,
sil navait pas le cur à bouger.
Quand il lui prenait lenvie de visiter
Toronto ou Porcupine, il sautait dans le train sans demander la permission ou bien
il montait en bateau pour une randonnée sur le Lac Témiscamingue, question de voir le
Québec. Parfois, il suivait les prospecteurs et se laissait héberger un temps dans leur
campement pour en repartir comme il était venu : sans jamais demander la permission.
Jamais un magistrat naurait
osé laccuser de vagabondage ou le traiter de chien errant sans collier. Que non!
Cobalt portait chance. Pas plus quil ne serait jamais venu à lidée des
conducteurs de train ni des capitaines de bateau de léconduire par crainte
dun malheur. Quand on le voyait arriver à limproviste dans un chantier, on
laccueillait de bon cur comme signe de bon augure, et Cobalt était aux petits
soins pour toute la durée de son séjour.
Cétait une bête solitaire qui
ne sest liée damitié canine quune seule fois, avec un terrier
irlandais qui avait connu les tranchées de la Première Guerre mondiale auprès de son
maître Jack Monroe, ancien champion boxeur et premier maire dElk Lake. Quand la
paire courait les rues ensemble, les autres chiens déguerpissaient.
Mais un jour, la fortune a tourné.
Dans une de ses errances, Cobalt sest trouvé nez à nez avec un autre bouledogue,
un jeunot plein de suffisance et dans la vigueur du jeune âge. Mais Cobalt, même
sil se faisait vieux, nallait pas céder sa place sans livrer bataille. Il
saute à la gorge de lusurpateur et le duel sengage, féroce et sanguinaire,
pour sachever tragiquement par la chute de nos deux lutteurs dans un précipice.
Cobalt sen est sorti vivant, mais avec de grosses blessures dont il
na jamais pu sen remettre. Son état est resté critique plusieurs jours avant
de lui faire rendre son dernier souffle. Lamour que les gens lui portaient était si
grand quon affichait quotidiennement au bureau de la Bourse de Cobalt un bulletin
des nouvelles de sa santé. Encore aujourdhui, les vieux se souviennent de ce
bouledogue qui aurait pu se contenter dun bon gîte bien cossu chez son maître
avocat, mais qui a préféré courir les aventures parce quil avait lesprit
trop indépendant pour se complaire dans la ouate du confort.
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