Fondation du premier poste de traite

À partir du 16e siècle, la fourrure de castor devient une ressource économique très importante pour la Nouvelle-France. La demande en Europe pour cette fourrure étant alors très forte à cause de la mode du chapeau de castor. Les Français ont alors le monopole du commerce de la fourrure avec les Amérindiens qui se rendent chaque année aux postes de traite français de Tadoussac (fondé en 1600) et de Montréal (fondé en 1642) pour faire le troc de leurs pelleteries.

L’état endémique de guerre et la première vague d’épidémies dévastatrices des années 1634-1640 contribue dans certains cas, à la disparition de plusieurs groupes amérindiens. L’absorption partielle des Hurons par les Iroquois en 1650 puis les services de plus en plus onéreux de nouveaux partenaires commerciaux, les Outaouais, obligent notamment les Français à recourir à des traiteurs indépendants, les " coureurs des bois ", pour aller chercher les fourrures chez les producteurs amérindiens afin de réduire les frais d’exploitation. En 1659-1660, deux de ces hommes, Pierre-Esprit Radisson et son beau-frère Médard Chouart Des Groseillers, qui arpentent la partie septentrionale des Grands Lacs, apprennent des Cris l’existence d'une contrée riche en fourrures située entre le lac Supérieur et la baie d’Hudson. Incapables de susciter l’intérêt des autorités françaises, Radisson et Des Groseillers soumettent leur projet de développement commercial à des bailleurs de fonds anglais qui acceptent de financer une expédition maritime à la baie d’Hudson en 1668.

Deux ans plus tard, le roi d’Angleterre octroie une charte à un groupe de négociants et d’aristocrates anglais, la Compagnie des aventuriers de la baie d’Hudson, et leur cède le monopole du commerce dans le bassin de la grande baie dont le territoire englobe près de 7800000 kilomètres carrés. En 1680, dix ans après sa formation, la compagnie anglaise, installée autour du fond de la baie James, a déjà construit trois postes de traite à l’embouchure des rivières Rupert (Fort Charles, 1668), Moose (Moose Factory, 1673) et Albany (Fort Albany, 1679).

Les Français ripostent à cette intrusion dans leur fief en fondant la Compagnie du Nord en 1676 et en construisant les forts Témiscamingue (entre 1678 et 1685) et Abitibi (1686).

L’établissement du premier fort Témiscamingue se fait donc sur une île du lac Témiscamingue, à l'embouchure de la Rivière Montréal. Cette île est disparue aujourd’hui, car elle a été submergée par les haussements des eaux du lac. Pour contrecarrer l’attraction des forts anglais auprès des Amérindiens, les commerçants français décident de se rapprocher d’eux et d’établir des comptoirs de traite à l’intérieur des terres. La localisation du fort Témiscamingue, à la source de la Rivière des Outaouais et à la frontière deux hommes en canotdu territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, constitue un choix stratégique.

L'implantation française

En 1686, détentrice d’une charte royale qui lui accorde pour vingt ans un monopole de traite à la Baie d’Hudson, la Compagnie du Nord organise et finance une expédition par voie terrestre pour chasser les Anglais de la Baie d’Hudson et emprunte la route du Témiscamingue. Placé sous les ordres d’un officier des troupes de la Marine, le capitaine Pierre Chevalier de Troyes, le corps expéditionnaire est composé d’une trentaine de soldats et de quelque 70 civils. Quittant Montréal le 30 mars, l’expédition atteint le poste de Témiscamingue le 18 mai. Elle y trouve une maison sise sur une île du lac pouvant loger au moins quatorze personnes. Voilà les seules précisions que nous possédons sur les installations matérielles de ce poste de traite du Témiscamingue au XVIIe siècle. Les frères Lemoyne, D’Ibervilel en tête, font avec le coureur de bois, Saint-Germain font l’inventaire des marchandises et des fourrures du poste. Continuant sa route vers la Baie D’Hudson, le corps expéditionnaire laisse sur place un certain nombre d’employés de la Compagnie du Nord, dont Mathurin Guillet, avec mission de transporter les fourrures du lac à Montréal. Deux ans après le passage du Chevalier de Troyes, un rapport indique que les Français du poste on été tués par les Iroquois. Ce massacre met officiellement fin à l’existence d’un premier poste de traite au lac Témiscamingue.

Surproduction et contrebande

De 1688 à 1720, toute activité de traite ne cesse pas au Témiscamingue, mais les temps difficiles que connaît le marché de la fourrure en Europe s’y répercutent vivement. Alors que la consommation des fourrures en France est d’environ 45 000 livres annuellement, la production canadienne est de 150 000 livres. Avec l’accumulation des stocks, il faut limiter la production. Les congés de traite, instaurés en 1681 pour limiter les abus de la course, sont supprimés en 1696. Cette décision signifie que seules les fourrures amenées à Montréal par les Amérindiens sont achetées et, conséquemment, la fermeture officielle du Témiscamingue à la présence des traiteurs blancs. Les restrictions posées à la traite des fourrures provoquent l’éclosion de la contrebande vers la Nouvelle-Angleterre. Ce commerce illicite connaît apogée de 1700 à 1720 et des traiteurs canadiens vont chercher des fourrures au Témiscamingue pour les vendre aux colonies anglaises. Le traité d’Utrecht de 1713, qui met fin à la guerre de Successsion d’Espagne et transfère tout le territoire de la Baie d’Hudson aux Anglais, ravive la compétition pour les fourrures nordiques et ouvre une période de stabilité politique favorable à la traite des fourrures. Les surplus ont disparu. L’accroissement de la demande pour les fourrures permet le rétablissement du poste de Témiscamingue à un endroit appelé Aubatwenanek, ou détroit par les Amérindiens. Le gouverneur Vaudreuill charge Paul Guillet, le fils de Mathurin, d’y ouvrir un poste en 1720.

Ouverture du deuxième poste de traite

Jusqu'en 1760, le commerce s'effectue d'une façon plus continue et mieux structurée. Le congé à prix fixe, l'affermage et le congé aux enchères régissent en effet l'exploitation du deuxième poste au Témiscamingue. Le marchant Paul Guillet demeure jusqu'à sa mort, en 1753, 1er personnage central de la traite des fourrures dans cette région. Associé à son beau-frère, Jean-Baptiste Cuillerier, ou successivement à d'autres voyageurs tels que Jean-Baptiste Godefroy, René de Couagne et fortLouis Leduc, Paul Guillet se rend ou envoie annuellement deux ou trois canots à Témiscamingue pendant la majeure partie de ce quart de siècle. L'épisode de la ferme de Joseph Fleury de la Gogendière et des sous-fermiers Antoine d'Ailleboust, Charles Lemaire et des frères Quesnel-Fontblanche, interrompt à peine de 1725 à 1727, le commerce de Guillet dans le Haut-Outaouis.

 

De 1739 à 1751, Nicolas Lanouillet et François-Étienne Cugnet touchent des droits de ferme sur les fourrures du Témiscamingue mais les exploitants demeurent Paul Guillet et son neveu Charles Héry. Au décès de Guillet, l’exploitation du poste de Témiscamingue passe aux mains de son cousin, le marchand montréalais Jacques Lemoine, et des associés de ce dernier, l’officier Charles Tarieu de la Naudière et le voyageur Antoine Lemaire. L’exploitation des fourrures au Témiscamingue fait ressortir l’importance des liens familiaux dans ce commerce. Beaux-frères, cousins, neveux mettent des fond en commun pour tirer un profit maximal de cette ressource naturelle qu’est la fourrure. L’héritage est aussi souvent direct entre les exploitants du 17e siècle et ceux du 18e. Les Guillet, Lemoine, Charly se succèdent à la tête de cette entreprise. À la période anglaise une famille d’origine écossaise, les Cameron, dominera la scène des fourrures au Témiscamingue

Expériences anglaises

Avec le passage du Canada à la domination britannique, le commerce du poste de Témiscamingue n’est plus l’exclusivité de quelques fermiers. Tous ceux qui le désirent peuvent en exploiter les ressources. Selon des correspondants de la Compagnie de la Baie d’Hudson du poste de Moose, tous les Français se sont retirés de l’intérieur des terres en juin 1761 pour être remplacés par des traiteurs anglais. Ces derniers s’abattent comme une nuée de moustiques sur toutes les rivières donnant vers la baie James. Le lac Témiscamingue ne fut sans doute pas oublié, les Anglais reprenant les postes délaissés par les Français. De 1760 à 1795, le poste de Témiscamingue et toute la région avoisinante, s’étendant des lacs Victoria à Mattawa en passant par le lac Abitibi, sont exploités par des marchands indépendants de Québec et Montréal. En décembre 1795, Simon Mctavish et Joseph Frobisher, deux agents de la Compagnie du Nord-Ouest à Montréal achètent les postes du Témiscamingue des marchands Grant, Campion et Gerrard. La complexité grandissante des opérations de traite et l’extension de plus en plus vaste des territoires de chasse nécessitent des investissements toujours plus importants, obligent à un regroupement des marchands intéressés par la traite. La Compagnie du Nord-Ouest, réunion de plusieurs marchand canadiens, est ainsi fondée en 1779.

Fonctionnement du fort

Pour la Compagnie du Nord-Ouest qui souhaite obtenir une voie d’accès plus directe vers l’Ouest canadien passant nécessairement par la baie d’Hudson, une installation au Témiscamingue la rapproche des établissements de la Compagnie de la Baie d’Hudson créant une concurrence plus forte. L’achat de 1795 offre donc un pouvoir de négociation à la Compagnie du Nord-Ouest. Soucieuse d’efficacité, elle conserve le personnel des postes et Aenas Cameron, en fonction depuis 1793, demeure au lac Témiscamingue jusqu’en 1804. Généralement les bâtiments dans tous les postes de la Nord-Ouest, comme à l’époque des marchands indépendants, sont assez modestes. Deux maisons d’habitation pour le maître de poste et les hommes, deux entrepôts pour les marchandises sèches et les provisions, une grange, une remise à canots, une laiterie et une cave à patates en composent les éléments essentiels sinon uniques. Dans les postes plus importants comme au lac Témiscamingue, un magasin de traite complète l’ensemble. La cueillette des fourrures relève des Amérindiens qui reçoivent à l’automne des marchandises à crédit; ils quittent ensuite les postes pour leurs territoires de chasse et reviennent pour vendre leurs fourrures, rembourser leurs dettes, en juin. Ils reparaissent aussi occasionnellement dans les postes pour obtenir d’autres vivres ou participer à certaines fêtes.

 

Fusion entre Compagnie du Nord-ouest et Compagnie de la Baie d'Hudson

La Compagnie du Nord-Ouest opère dans le district du Témiscamingue jusqu’en 1821. À la suggestion de certains de leurs dirigeants, les compagnies de la Nord-Ouest et de la Baie d’Hudson fusionnent en 1821. Tout en conservant le nom de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à cause de la charte royale de cette dernière, les dirigeants de la Nord-Ouest réussissent à placer une majorité de leurs hommes à la tête des postes de traite. Les chefs de poste du Témiscamingue qui œuvraient auparavant pour la Nord-Ouest, les McBride, les Cameron demeurent donc en fonction. Avec la disparition de la compétition, la Compagnie de la Baie d’Hudson peut mettre de l’avant une politique de conservation de la faune et rationaliser les opérations en diminuant les salaires, réduisant le nombre de postes et en les approvisionnements à partir de la baie d’Hudson. Les nouvelles politiques salariales ont des effets néfastes sur le recrutement de personnel, pendant que les marchandises en provenance de la baie ne donnent pas satisfaction. L’installation de colons et de petits traiteurs tout le long de la rivière Outaouais crée des problèmes de consommation excessive de boissons par l’attrait qu’exercent des nouveaux venus sur les Amérindiens du district de Témiscamingue.

Décroissance de la traite des fourrures

Le district de Témiscamingue, en 1830, compte trois postes, 13 employés permanents et requiert 330 ballots de marchandises. La traite décroît dans le territoire du Témiscamingue pendant les quinze premières années suivant la fusion de la Nord-Ouest et de la Baie d’Hudson. Le territoire est moins grand et les traiteurs de la rivière Outaouais exercent une forte concurrence. Résultat sans doute de la politique de conservation mise en place après l’union de 1821, la production pelletière reprend après 1835 malgré l’émergence d’un nouveau problème, soit l'arrivée des bûcherons au lac Témiscamingue. À plus ou moins long terme, la venue des bûcherons, suivis par les colons, signifie la fin du commerce des fourrures avec la destruction de l’habitat faunique. À court terme les bûcherons concurrencent la Compagnie de la Baie d’Hudson en engageant les Amérindiens, en leur donnant les salaires plus élevés et en achetant leurs fourrures. La Compagnie entreprend alors de les devancer en se lançant elle-même dans l’entreprise forestière. Le gouverneur de la Compagnie, Simpson, fait ouvrir trois chantiers au lac Témiscamingue en 1840. L’entreprise forestière permet à la Compagnie de la Baie d’Hudson d’avoir un personnel plus nombreux pour surveiller les Amérindiens. Le seul commerce de la fourrure ne peut plus en effet faire vivre tous les employés requis pour le protéger.


Fort Témiscamingue

Arrivée des missionnaires

L’arrivée des bûcherons au lac Témiscamingue coïncide également avec la venue de missionnaires catholiques qui célèbrent une première messe en 1836 et érigent une chapelle sur le site du poste en 1839. L’arrivée des missionnaires est d’abord mal perçue par la Compagnie car en convertissant les Amérindiens à la civilisation européenne, les religieux contribuent à la destruction du nomadisme dont dépend la traite. En retenant les Amérindiens près des postes, les missionnaires créent des problèmes d’approvisionnement à la Compagnie et réduisent d’autant les périodes que les Amérindiens peuvent consacrer à la chasse. D’abord voués à la conversion des Amérindiens, les missionnaires se font également d’enthousiastes propagandistes de la colonisation avec, entre autres, la fondation de la société de colonisation du Témiscamingue en 1883 et, prêchant par l’exemple, en défrichant des terres à la mission Saint-Claude en 1864, face au poste de Témiscamingue, sur la rive gauche (ontarienne) du lac et, plus tard, à Ville-Marie.

 

Colonisation

À mesure que les colons s’installent autour du lac Témiscamingue, les postes du district deviennent des magasins généraux, qui recueillent également les fourrures, jusqu’à ce que des marchands plus spécialisés les remplacent. Malgré tous les changements, la production annuelle de fourrures au poste de Témiscamingue passe de 21 ballots en 1848 à 82 en 1867. En 1868, le poste du lac Témiscamingue devient bureau de poste pour la distribution du courrier. Finalement, l’arrivée du chemin de fer à Mattawa en 1880 enlève toute importance réelle au poste de Témiscamingue car le chef-lieu du district est fixé à Mattawa en 1882. À partir de 1887, les marchandises du poste sont mises en vente à Ville-Marie pour contrer sur place la compétition des marchands de l’endroit. De 1890 à 1898, le poste est entre les mains d’un surveillant. Les opérations de traite y reprennent de 1898 à 1902, année où la Compagnie de la Baie d’Hudson déménage plutôt ses activités à Haileybury.

premier quai, à la Baie des Pères
premier quai, à la Baie des Pères

Importance historique

Le site fut acquis en 1970 par le ministère des Affaires indiennes et du Nord afin de commémorer le souvenir de l’ancien poste de traite des fourrures qui exerça ses activités dans cette région durant plus de deux siècles.

Dès 1931, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada déclarait l’importance historique nationale du site de l’ancien poste de traite de Témiscamingue et , en 1938, une plaque commémorative était dévoilée à Ville-Marie, En 1967, la Commission réaffirmait sa recommandation de 1931 et demandait une commémoration adéquate de l’ancien poste de traite. Le lieu était déclaré officiellement parc historique national en 1985.