• Frère Moffet


Développement forestier et colonisation agricole sont intimement liés dans l’histoire du Bas-Témiscamingue. C’est en effet à l’exploitation forestière que l’agriculture doit ses débuts (les bûcherons avancent dans la forêt témiscamienne dès 1850 et dégagent des éclaircies que les colons occuperont à partir de 1880) et son développement (la présence de chantiers offre un excellent débouché aux colons pour la vente de leurs produits agricoles).

Conditions économiques

Le mouvement de colonisation du Témiscamingue s’amorce en 1884. Des facteurs économiques rendent possible l’organisation de ce mouvement. Parmi ces facteurs, mentionnons l’essor du secteur forestier au Témiscamingue et les transformations du secteur agricole dans les vieilles régions québécoises. Ces transformations se caractérisent principalement par la mécanisation des opérations agricoles et l’exode des jeunes vers les villes du Québec et en majorité vers celle du nord-est américain. À cela s’ajoute une période de crises économiques qui s’échelonne de 1870 à 1890. Tous ces éléments entraînent une forte mobilité des Canadiens-français vers les États-Unis, l’Ouest canadien et les nouvelles régions de colonisation du Québec. Le sort des familles émigrées
deux oblats 
Deux oblats
aux États- Unis préoccupe au plus haut point le clergé québécois. Selon ce dernier, celles-ci risquent de perdre leur religion et leur langue puisqu’elles côtoient des anglophones protestants. Pour contrer cet exode vers les États-Unis, le clergé propose l’établissement sur des terres de la province de Québec et le maintien de la vocation traditionnelle des Canadiens-français, c’est à dire le travail agricole et le respect des traditions catholiques.
 

 

Exploitation forestière au service de la colonisation

Pour que le projet de colonisation d’une région devienne possible, il faut que l’activité économique de cet endroit soit suffisamment forte pour attirer les gens et surtout, les retenir sur place. En effet, la volonté de sauvegarder les traditions d’un peuple ne suffit pas; il faut des emplois et la possibilité d’une viabilité économique à long terme. C’est ainsi que la présence des marchands de bois et des chantiers forestiers devient une condition de base à la colonisation du Témiscamingue. Ces chantiers fournissent emplois et débouchés pour les produits de la ferme des colons. De plus, le pattern d’occupation du sol est déterminé par le déplacement des zones de coupes forestières. Les marchands de bois font couper les arbres de grosseur commerciale, toujours en remontant vers le nord.

Ils laissent derrière eux des trouées, favorables à l’établissement des colons, puisque les terres agricoles sont désormais déboisées. Mentionnons également que les feux de forêt aident aussi la cause des colons, en détruisant une partie des arbres sur un canton. Ainsi, dans les années 1870, un incendie fait rage dans le canton Duhamel, facilitant en grande partie le travail d’essouchage des colons.  camps forestiers de la Riordon Pulp à Latulipe
Camps forestiers de la Riordon Pulp à Latulipe

 

Promotion du territoire

Les conditions économiques étant en place, il faut maintenant un promoteur et un organisateur pour que démarre le mouvement de colonisation. C’est ainsi qu’interviennent les Missionnaires oblats de la mission Saint-Claude. Deux personnages se démarquent davantage des autres : le frère Joseph Moffette et le père Charles-Alfred-Marie Paradis.

Le frère Moffet

Le frère Moffet demeure à la mission depuis 1872 et prend la charge des travaux de ferme de la Mission et il cultive des lopins de terre à la Pointe à la Barbe et à la Tête-du-lac (foin). En 1874, le frère Moffet est convaincu de la qualité de la terre à la Baie-d’en-Haut (aujourd’hui, Ville-Marie). En cachette, contre la volonté de son supérieur (le Père Pian), il décide d’y défricher un lot. En 1879, il sème les premiers grains de blé en sol
Le frère Moffette, homme debout, à sa ferme.
Le frère Moffette, homme debout, à sa ferme.
témiscamien à la Baie-Kelly, située sur la rive québécoise du lac Témiscamingue, à quelques milles du fort Témiscamingue. Trouvant les déplacements trop longs entre la Mission Saint-Claude et sa ferme, le frère Moffet se construit une modeste demeure (aujourd’hui la Maison du Colon). À l’origine, elle lui sert de résidence, de même qu’aux travailleurs de sa ferme. 

Le père Charles-Alfred-Marie Paradis

Le père Charles-Alfred-Marie Paradis, o.m.i. commence tôt à entrevoir les possibilités de coloniser la région. Il parcourt la région avec le frère Moffette et prépare un rapport sur le potentiel agricole et les possibilités de développement de la région du Témiscamingue. En 1884, le père Paradis remet son rapport à des membres de sa communauté à Ottawa. Les Missionnaires oblats et quelques laïques d’Ottawa, intéressés au développement du Témiscamingue, se réunissent et fondent , en décembre 1884, la Société de Colonisation du lac Témiscamingue (SCLT). Entre la publication de son rapport et la mise sur pied de la SCLT, le père Paradis organise des visites de la région et fait monter au Témiscamingue des familles de colons. En 1883, une première famille de colons arrive pour s’établir dans le canton Duhamel. Il s’agit de Thomas Beaulieu et son épouse, Geneviève Deroy. D’autres colons suivent en 1884 et 1885. Ces familles de colons constituent seulement la pointe de l’iceberg.

Société de Colonisation du la Témiscamingue

traîneau qui slochait les chemins, traçait les lisses.
Traîneau qui "slochait" les chemins, traçait les lisses.
Passagers sur le Météor
Passagers sur le Météor
Quai à Ville-Marie
Quai à Ville-Marie
La Société de Colonisation du lac Témiscamingue joue un rôle important dans le peuplement de la région. Elle poursuit deux buts : améliorer les voies d’accès au lac Témiscamingue et favoriser l’occupation des cantons Duhamel et Guigues et faire arpenter les lots d’autres cantons. En 1886, elle inaugure un système de transport par voies ferrées artisanales (chemins à lisses) et bateau à vapeur,
le long des rapides entre Mattawa et le lac Témiscamingue. Le chemin de fer est à voies étroites de 13 kilomètres et les tramways sont tirés par des chevaux et une locomotive à vapeur circule sur le tronçon qui longe les rapides du Long-Sault. En 1888, on comptera 61 kilomètres de voies ferrées le long des rapides, en plus des 15 kilomètres du tronçon du Long-Sault-lac Kipawa. La Compagnie de navigation et de chemin de fer du lac Témiscamingue fait également construire un bateau à vapeur pour le transport des passagers et des marchandises,. En activité dès 1887, il porte le nom de La Minerve et offre un service régulier de transport du Long-Sault à la Baie-des-Pères. Il s’échouera et endommagera ses roues de bois à la fin de sa première saison de navigation. La Société de colonisation le vendra alors à Alex Lumsden qui, pour répondre aux besoins croissants du commerce et du transport des passagers, y apportera plusieurs modifications et le rebaptisa le Météor. Un premier groupe de colons arrivent, avec le président de la Société de colonisation , au Témiscamingue en 1886. Ces colons vont s’établir sur les lots des oblats à la Baie-des-Pères. Apparaît ainsi la première localité de la région, Ville-Marie, également appelée la Baie-des-Pères qui compte déjà ses premiers commerces, un quai, son moulin à scie et à farine, un bureau de poste, ainsi que plusieurs familles de colons.

Trajet pour se rendre au Témiscamingue
 Par la suite, plusieurs colons se rendent au Témiscamingue. Un long trajet attend les familles. Elles embarquent sur le chemin de fer dans leur paroisse d’origine, se rendent à Montréal, poursuivent leur route vers Ottawa, Pembroke, Mattawa, arrivent au pied du lac Témiscamingue, longent la rive ontarienne et débarquent enfin à Haileybury, après une vingtaine d’heures de voyage. Une fois au quai d’Haileybury, le bateau à vapeur, le Météor amène les vagues de colons au quai de la Baie-des-Pères. D’autres bateaux, l’Argo et le Temiskaming l’assisteront dans cette fonction.
 Le Météor et le Témiskaming, en hibernation.
Le Météor et le Témiskaming, en hibernation.
 
 Quai d'Haileybury, en avant plan, le marché.
Quai d'Haileybury, en avant plan, le marché.

Établissements des nouvelles paroisses 

Entre 1886 et 1894, d’abord confiné aux premiers rangs des cantons Duhamel et Guigues, le peuplement déborde rapidement ces limites. La population passe de 222 habitants en 1885, en 1890, la population du Témiscamingue atteint le millier et atteint le 10500 en 1921. Avec les années, on assiste à la création de nouvelles paroisses : Guigues, Notre-Dame-du-Nord, Fabre, Lorrainville, Béarn, Laverlochère, Fugèreville, Latulipe et Guérin. Angliers, en 1924, est la dernière localité à voir le jour durant cette période de colonisation spontanée.

Plan Gordon et plan Vautrin 

En 1929, une grave crise économique secoue le monde entier et entraîne une deuxième vague de colonisation. De 1930 à 1940, pour enrayer le chômage dans les villes, les gouvernements mettent en vigueur des plans de colonisation dont les plans Gordon (fédéral), qui amène 2664 habitants de 1932 à 34, et Vautrin (provincial), qui attire 4286 colons au Témiscamingue de 1935 à 97.

Le gros du développement de ces programmes de temps de crise s’effectue en Abitibi et permet l’ouverture de nombreux villages en Abitibi, mais aussi au Témiscamingue : Moffet (1931), Roulier et Pie Ville (1932), Rémigny (1935) et Laforce (1938). En 1936, on fait une importante découverte d’or dans l’est du Témiscamingue. Trois petits villages émergent à proximité de la mine. La Belleterre Quebec Mines décide en 1942 de regrouper ces hameaux et la ville de Belleterrre voit le jour. Elle est la plus jeune localité du Témiscamingue.   vue de Fugèreville après quelques années.
vue de Fugèreville après quelques années.